Abandonner
Je me souviens encore de la première fois où je suis arrivé à Alma. Avant même d’y mettre les pieds, j’avais vécu une étrange série de coïncidences : à Montréal, j’avais rencontré tout un groupe de personnes originaires du Lac-Saint-Jean. À un moment, je me suis presque demandé si ce n’était pas une sorte de ruse du destin pour m’amener ici, coûte que coûte. Après tout, quand on a déjà parcouru plus de 8 000 kilomètres pour immigrer, faire encore 476 kilomètres vers le nord ne semble pas si dramatique.
Mais une fois arrivé, il y avait un problème très concret : je n’avais pas d’emploi. En réalité, personne ne voulait m’embaucher, parce que mon français était encore trop limité. J’avais passé deux ans à Montréal à vivre surtout en anglais. On m’a donc proposé de faire de la francisation à temps plein. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Mariana.
Les pièces du puzzle ont commencé à s’assembler. Nous avions peu de réseaux, nous connaissions très peu de gens, nous n’avions pas de famille ici et presque aucune possibilité de trouver un travail à la hauteur de nos compétences. L’immigrant apprend vite à s’adapter. On travaille beaucoup, parce qu’on sait que, sinon, on n’y arrivera pas. La volonté ne nous manquait pas. Mais il nous manquait la langue, et aussi cette fameuse « lignée » qui fait qu’ici quelqu’un vous demande assez rapidement de quelle famille vous venez. Dans votre cas, vous ne pouvez pas simplement répondre : « Je suis un Simard, de Saint-Bruno » ou que vous connaissez la tante du deuxième mari de votre cousine, cette sorte d’arbre généalogique invisible que les gens d’ici ont pour acquis.
Quand on immigre, on arrive déjà dépouillé : peu d’argent, de famille, d’amis. Et il y a aussi un autre dépouillement, plus silencieux. On laisse derrière soi sa culture, ses repères, parfois même son nom. Jusqu’au moment où l’on finit par trouver quelque chose qui fait du sens.
Avec Mariana, ce sentiment de famille est apparu presque immédiatement. Nous avions beaucoup de choses en commun, et surtout cette impression partagée de manquer d’un réseau capable de nous soutenir. Alors une idée a émergé : et si on rassemblait les quelques immigrants de la région pour s’entraider ?
C’est ainsi qu’est né « Une&Tous », une première tentative de regroupement destiné à soutenir les personnes immigrantes qui arrivent dans la région. L’une des premières personnes à qui nous avons parlé de cette idée fut Martine Boivin. Aujourd’hui, je ne me souviens plus très bien des détails de notre première rencontre, mais je sais qu’elle est devenue, avec le temps, une « amie-sœur », comme on aime se décrire, et une alliée essentielle de cette histoire. C’est elle qui nous a aidées à structurer le Collectif des Femmes Immigrantes tel qu’il existe aujourd’hui. Mais il y a dix ans, Mariana et moi n’avions probablement que de l’amour et beaucoup de bonne volonté.
Inutile de dire que « Une&Tous » n’a pas fonctionné.
Reprendre
Je crois aujourd’hui que, si ça n’a pas fonctionné la première fois, c’est précisément ce qui a permis que ça fonctionne la seconde.
Nous avons eu le temps de réfléchir, d’organiser nos idées, de mûrir. Nous avons rencontré davantage de personnes extraordinaires. Nous avons exploré d’autres chemins, essayé d’autres possibilités. Et, lorsque nous sommes revenues à l’idée du Collectif, nous étions prêtes — avec plus de discernement, d’expérience et beaucoup plus de force.
Peut-être que cela devait se passer ainsi. Parce qu’un regroupement de personnes extraordinaires ne se construit pas du jour au lendemain.
On accumule les échecs, un à un. Et puis, un jour, quelque chose fonctionne.
À ce moment-là, la sensation est celle d’être au sommet d’une montagne.
Parce que, enfin, on sait qu’on a réussi à faire une différence.
Par Isis Bussons pour le Collectif